De la « liqueur noire » dans le bassin d’Arcachon

Eté 2012 : une cuve explose à la papeterie de Biganos (33). Au moins 100 m 3 d’un produit à base de soude caustique se répandent dans des cours d’eau voisins.

Le 5 juillet 2012, une cuve de 3 500 m3 de « liqueur noire » se fissure et explose à l’usine de production de papier kraft Smurfit Kappa, à Biganos. En quelques minutes, une partie de ce liquide – entre 100 et 500 m3 – se déverse dans le ruisseau de Lacanau puis dans la rivière de la Leyre qui se jette dans le bassin d’Arcachon. Aidés par le personnel de l’usine, les pompiers mènent des opérations de pompage et installent un barrage filtrant pour dériver le contenu de la cuve vers le bassin de rétention de l’usine.

La « liqueur noire » est un sous-produit de la fabrication du bois, contenant de la soude caustique et au PH de 13, donc élevé. Fortement dilué dans l’eau, le produit est en principe sans danger pour l’environnement*. En début de soirée, des analyses en différents points des deux cours d’eau et du bassin d’Arcachon montrent un PH normal de 7.

Rejets

L’entreprise se charge de diluer fortement la liqueur noire résiduelle avec différents moyens (stations d’épuration interne, injection de lait de chaux). Le produit dilué est rejeté dans le Lacanau. Tout au long de l’été, les analyses vont montrer un PH des eaux normal. La liqueur noire provoque cependant, entre le Lacanau et la Leyre, la mort de nombreux poissons (300 kg) et dégrade une partie de la flore. L’explosion aurait pu faire des morts si des salariés de l’usine s’étaient trouvés à proximité de la cuve. De plus, « si le bassin de rétention avait débordé et si le barrage mis en place avait cédé, nous aurions frisé la catastrophe », commente Jean Mazodier, président du collectif Coordination environnement du bassin d’Arcachon (Ceba). Le 23 août 2012, la préfecture de Gironde donne à Smurfit Kappa l’autorisation de reprendre ses activités avec une série de recommandations, dont l’obligation de remplacer deux cuves et de refaire le bassin de rétention…

Contact. Mairie de Biganos : 05.56.03.94.50.

La sous-préfecture d’Arcachon

Jean-Pierre Hamon, sous-préfet d’Arcachon, coordonne les intervenants – pompiers, salariés de l’usine, personnel municipal… – et orchestre la gestion de l’après-accident. Le jour même, la pratique du canoë-kayak et la baignade sont interdites pour 48 heures dans le Lacanau et la Leyre. Un dispositif de suivi en temps réel du PH est mis en place par le syndicat intercommunal du bassin d’Arcachon (Siba). « Juste après l’accident, nous avons mis sur pied un comité rassemblant l’Etat, les élus, l’industriel, les citoyens et les associations de défense de l’environnement, détaille Jean-Pierre Hamon. Ce comité s’est réuni régulièrement entre août et octobre. Ses membres ont quelque sorte préfiguré la composition de la CSS » (lire l’encadré ci-dessous).

Pendant l’été, 90 % des capacités de stockage de l’usine sont inspectées ; certains bacs ne doivent plus être utilisés, stipule la sous-préfecture. En août et en septembre, des analyses biologiques réalisées dans les vases et sédiments du bassin montrent une absence de pollution. Quant à l’impact sur la faune et la flore, l’étude est en cours de finalisation.

La mairie de Biganos

Le jour de l’accident, Véronique Garnung, 1re adjointe, se rend sur le site aux côtés du sous-préfet. Elle avertit les associations utilisatrices du bassin d’Arcachon, de la Leyre et du Lacanau d’une réunion d’information pour le lendemain. « Nous avons mis tout de suite du personnel municipal à disposition pour récupérer les poissons morts le long du Lacanau et de la Leyre et nettoyer les berges, relate le maire de Biganos. Nous avons fait appel à une société d’équarrissage pour récupérer ces poissons morts. »

L’usine Smurfit Kappa

« En tant qu’installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), nous avons une procédure précise à suivre en cas de crise », explique Laurent Sellier, PDG de Smurfit Kappa. Le 5 juillet 2012, le plan opérationnel d’intervention (POI) a donc été déclenché. « Toutes les recommandations de la préfecture faisaient partie de notre programme de travaux, mais celui-ci avançait lentement en raison d’une disponibilité aléatoire des fournisseurs et d’un temps d’exécution souvent long. La contractualisation des engagements avec la préfecture a permis d’accélérer ». Les deux cuves accueillant la liqueur noire sont remplacées depuis février 2013. Quant au bassin de rétention, il sera reconfiguré d’ici la fin de l’année, assure le PDG. L’enquête sur les causes de l’éclatement de la cuve n’a pas encore livré ses résultats.

La commission de suivi de site

Le décret n° 2012-189 du 7 février 2012 (JO du 9/02/2012 p. 2302) donne la possibilité aux préfets de créer des commissions de suivi de sites (CSS) autour d’une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), pour étudier son évolution lorsque des nuisances ou des dangers le justifient. La CSS se réunit au moins une fois par an. Deux inspections annuelles doivent être effectuées. C’est le 19 décembre 2012 que la CSS du site de Smurfit Kappa se réunit pour la première fois. La gouvernance est partagée entre cinq acteurs : administration de l’Etat, collectivités territoriales, riverains, exploitant de Smurfit Kappa, salariés de l’usine. La CSS améliore le dialogue et l’information, en particulier avec les associations de défense de l’environnement, très présentes et offensives pendant cette crise. Une plainte pour pollution a été déposée au pénal par plusieurs d’entre elles. « Il faut être vigilant et protéger la vallée de la Leyre, classée Natura 2000, et le bassin d’Arcachon, qui est un site environnemental exceptionnel au sein du parc naturel régional des Landes de Gascogne », indique Jean Mazodier, président du collectif Coordination environnement du bassin d’Arcachon (Ceba).

« Un plan communal de sauvegarde déjà rodé »

Bruno Lafon, maire de Biganos et président de la CA Bassin d’Arcachon nord

1. Avoir expérimenté les procédures
« Il est impératif d’anticiper toute crise et d’avoir rédigé, noir sur blanc, un ensemble de procédures à mettre en œuvre. Elles doivent avoir été rodées et expérimentées. La ville de Biganos a défini un plan communal de sauvegarde. Lors de la tempête de 2009, alors qu’un train s’est retrouvé bloqué dans notre ville, ces procédures ont été bien utiles. Elles prévoient notamment qu’un élu soit de garde toutes les semaines, ainsi que des communications avec les policiers municipaux, les services techniques, les services de secours, l’Etat. Lors de l’accident de Smurfit, tout cela s’est mis en place assez vite. Le jour même, nous avons eu une réunion téléphonique de crise avec les cadres et les élus.

2. Communiquer régulièrement
Communiquer sur la situation de manière régulière, auprès du grand public et même des élus voisins, s’impose. Nous avons entendu tout et n’importe quoi pendant cette crise. Beaucoup ne savaient pas ce qu’est la liqueur noire. Certains ont parlé de dioxine ! A chaque interview que j’ai donnée, j’ai tenté d’expliquer ce qu’est cette liqueur noire, en recourant à un vocabulaire clair et simple. Il aurait fallu que l’industriel communique mieux et davantage. A défaut, c’est aux élus de s’en charger, afin de rassurer la population.

3. Créer une instance de dialogue
L’installation de la commission de suivi de site a été saluée par tous les membres qui la composent. Cette instance permet de créer un dialogue, de faire circuler l’information et de peser auprès de l’industriel. Il est bon que toutes les parties prenantes disposent d’un bon niveau d’information, y compris les associations de défense de l’environnement. »